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Professeur à l’Université de Genève, Mathieu Guidère (1) est à fois linguiste spécialiste de la langue arabe et fin connaisseur du Moyen-Orient. Docteur en linguistique et agrégé d’arabe (entre autres choses), cet ancien professeur résidant de l’Ecole militaire de Saint-Cyr est aussi un auteur prolixe, dont les champs d’intérêt s’étendent d’Al Qaida (Le Manuel de recrutement d’Al Qaida, Le Seuil 2007) à la poésie arabe (La Poésie arabe classique, Editions Ellipse, 2006). Son dernier ouvrage analyse l’échec de la guerre américaine en Irak à travers l’œil du traducteur. Il nous en commente quelques aspects. 

« En Irak, les traducteurs et les interprètes ont été pris entre deux feux »

Dans votre dernier livre, Irak in translation, De l’art de perdre une guerre sans connaître la langue de son adversaire (2), vous relevez que les traducteurs et interprètes ont joué un rôle prépondérant dans le conflit irakien, allant jusqu’à donner des ordres aux militaires et à « dicter » leurs articles aux journalistes interdits de se rendre sur le terrain. Estimez-vous qu’ils sont sortis de leur rôle ?

Mathieu Guidère. Les interprètes traducteurs sont clairement sortis de leur rôle dans diverses circonstances mais cela est la conséquence directe du contexte particulier dans lequel ils étaient appelés à intervenir : entre guerre de pacification et mission de reconstruction. La guerre en Irak a permis au moins de démontrer que le traducteur pouvait être polyvalent, pas le journaliste. Ainsi, lorsque les traducteurs étaient appelés à enquêter sur le terrain pour recueillir des histoires véridiques, ils s'acquittaient de leur tâche du mieux qu'ils pouvaient, mais ils n'avaient pas la formation nécessaire à la réalisation de ce type d'enquêtes. De même, lorsqu'ils participaient aux interrogatoires des prisonniers ou encore lorsqu'ils accompagnaient les patrouilles de l'armée, les enquêtes du Congrès ont démontré a posteriori qu'ils outrepassaient souvent leur rôle d'intermédiaires langagiers en prenant des initiatives parfois catastrophiques. Bref, ils prenaient souvent l'ascendant sur les militaires grâce à leur maîtrise de la langue locale et à leur connaissance de la culture, sans avoir pour autant les compétences nécessaires à l'exécution des missions sur le terrain.

Les traducteurs et interprètes irakiens ont été les collaborateurs obligés de l’armée américaine en raison de la méconnaissance de la langue par celle-ci, et de ce fait critiqués par leur propre peuple. Comment ont-ils vécu la collaboration avec une armée d’occupation ?

M.G. La question de la « collaboration » a été mal vécue par tous les protagonistes. Les traducteurs et les interprètes étaient en réalité pris entre deux feux : celui de leur peuple qui ne voulait pas d’une armée d’occupation, et celui de leur employeur qui avait des attentes légitimes. À cause de cette situation inextricable, il y a eu beaucoup de drames familiaux et communautaires que je décris dans mon livre à partir d’histoires authentiques. Dans cette tourmente, il y a eu des hommes et des femmes de toutes les régions et de toutes les conditions, qui ont cru bien faire en mettant leur connaissance du pays et de la culture au service de cette armée qu'ils pensaient initialement de « libération de la dictature », mais qui a été rapidement perçue comme une « armée d'occupation » par une majorité de leurs compatriotes. C'est ce changement de perception populaire, intervenu au cours des premiers mois de la guerre en Irak, qui a transformé leur statut et leur vie en un véritable cauchemar.

L’analyse qui est au coeur de votre livre repose sur le fait que la connaissance de la culture de l’Autre, notamment au moyen de sa langue, serait une dimension importante de la victoire militaire. Rapprochement linguistique/culturel et entreprise guerrière vous semblent-ils conciliables ?

M.G. Justement, la guerre en Irak avait cette spécificité d’être une guerre d’un nouveau genre. Son objectif affiché était de « gagner les cœurs et les esprits ». À partir de là, il est clair que l’option strictement militaire ne pouvait être la solution. Lorsque l’on veut aider un peuple à se débarrasser d’une dictature, il est évident qu’il faut s’assurer d’abord de son adhésion et de son soutien. Et ce soutien passe par la connaissance de sa culture et par le dialogue dans sa langue. La guerre d’Irak a été avant tout une guerre des idées.

Vous indiquez que le traducteur en temps de guerre devrait savoir manier les mots du dialogue. Pensez-vous qu’une éthique du traducteur militaire serait utile ?

M.G. Une éthique du traducteur qui intervient en zone de crise et de conflit est non seulement utile mais indispensable. Sans une conscience aiguë de cette mission de médiation et de dialogue interculturel, le traducteur deviendrait rapidement un simple instrument militaire et perdrait sa raison même d’être et d’agir. 

Vous évoquez la création d’un corps de «  casques bleus langagiers ». À quoi serviraient-ils ?

M.G. Il me semble que le problème central dans ce type d’intervention est celui de la neutralité et de l’indépendance de l’interprète-traducteur qui doit pouvoir aider les autres sans être accusé de tous les torts. Le statut de « casque bleu » me paraît le meilleur garant de cette position de neutralité. Mais en attendant la création d’un tel corps de casques bleus, il fallait agir vite pour que les erreurs commises en Irak ne se renouvellent pas dans l’avenir. C’est pourquoi il y a eu une prise de conscience chez les interprètes et les traducteurs qui a conduit à la création d’une ONG spécialisée dans la médiation linguistique et culturelle dans les zones de crise et de conflit. Il s’agit des Médiateurs Internationaux Multilingues dont les missions s’inscrivent parfaitement dans cette logique de dialogue pour la paix et de médiation entre les peuples.

(1) www.guidere.org

(2) Irak in translation. De l’art de perdre une guerre sans connaître la langue de son adversaire, Editions Jacob Duvernet, 2008, 192 p.

(3) www.ngo-mim.org

 

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